Le new space est-il en train de devenir un nouveau far west ? On assiste à une ruée vers l’or spatial à laquelle se livrent les géants du numérique, pour les nouveaux besoins de connexion de l’internet et leur rêve de puissance, mais aussi les Etats pour assurer leur souveraineté. « Nous assistons à une sorte de colonisation de l’orbite basse qui ne pourra pas accueillir sans limite et sans dommages des dizaines de milliers de satellites », alerte Stéphane Israël, le responsable d’Arianespace qui plaide pour « une régulation urgente ». Les acteurs privés aussi.

Ces mégaconstellations de milliers de satellites en cours d’édification représentent pour les nouveaux acteurs du spatial, tels que SpaceX ou Blue Origin de Jeff Bezos, des infrastructures de base (commodities) pour assurer des liaisons haut débit et des services de cloud nécessaires à une connectivité de haut niveau partout sur terre. Hormis les Chinois dont on ne sait pas grand-chose de leurs projets, des acteurs privés construisent des constellations de satellites placées entre 550 kilomètres et 1 200 kilomètres d’altitude, la basse altitude offrant le double avantage d’un débit très élevé et surtout d’un temps de latence infime. Le leader de ce nouvel espace est incontestablement Elon Musk avec Starlink de SpaceX et son projet de constellation à terme de 42 000 satellites dont 1 300 lancés en moins de deux ans. Loin derrière, on trouve la société anglo-indienne OneWeb avec 150 satellites qui gravitent déjà autour de la Terre, destinés à composer une constellation de 648 satellites, et le Canadien Telesat qui compte lancer ses premiers satellites en 2023 pour constituer son réseau en 2025. De son côté, Blue Origin de Jeff Bezos s’apprête à envoyer en orbite 3 200 satellites via son projet Kuiper. Mais où est l’Europe ? Nulle part, pour l’instant. Le commissaire européen chargé de l’espace, Thierry Breton, a annoncé en décembre 2020 un projet européen de réseau de satellites, baptisé Bretonicus. L’enjeu est de taille ; il en va de la souveraineté numérique. Mais n’est-ce pas trop tard ? Certains acteurs du secteur s’inquiètent du risque de saturation de l’espace et du fait que le nombre de fréquences disponibles proposées par l’Union internationale des télécommunications est restreint, ce qui limite le nombre de constellations possibles.
Ces constellations créent de nouveaux risques en raison de l’intensification du trafic en orbite, au premier rang desquels le risque de collision. En 2019, l’Agence spatiale européenne avait été obligée de procéder à une manœuvre pour empêcher un de ses satellites d’entrer en collision avec la mégaconstellation de SpaceX en raison d’un bug. C’est justement pour renforcer la sécurité orbitale qu’un accord a été conclu, et annoncé le 18 mars, entre la Nasa et SpaceX afin de permettre « d’atteindre un niveau plus élevé de coordination, de coopération et de partage des données, et définit l’arrangement, les responsabilités et les procédures de coordination de la sécurité des vols », explique l’agence spatiale américaine. Les collisions pourraient aussi provoquer des catastrophes en chaîne sur terre, notamment au niveau de l’internet et des clouds. La mise en place d’une « gestion du trafic spatial » ou STM (Space Traffic Management) est donc indispensable avec notamment l’adoption de normes internationales, et pas seulement un accord entre deux acteurs.

Ce nouvel espace qui se concentre aujourd’hui sur ces constellations satellitaires devrait bientôt s’ouvrir à l’exploitation minière d’astres et plus largement à la conquête de l’espace. Mais le droit est très nettement à la traîne de ces enjeux. Un traité de 1967 fixe « les principes régissant l’activité des États en matière d’exploration de l’espace extra-atmosphérique, y compris la Lune et les autres corps célestes ». Aujourd’hui, il apparaît dépassé.