Alors que l’Europe affiche sa volonté d’imposer sa souveraineté numérique avec sa proposition de réglementer les contenus et les marchés numériques, le blocage des médias australiens par Facebook a de quoi nous alerter. Le réseau social n’a pas hésité à défier l’Etat australien au nom de ses intérêts économiques. Il a coupé l’accès des Australiens à la presse, en laissant de facto la voie libre aux fake news. Et le gouvernement australien a fini par céder. Il a retiré son projet de loi qui était en discussion devant le Parlement et a accepté de négocier pour revoir les termes de la loi. Adopté par le Parlement, le texte laisse désormais à chaque média le soin de négocier directement avec Google et Facebook la forme et le montant de leur rémunération. Royal, Facebook a annoncé une enveloppe d’un milliard de dollars, sur trois ans, destinée à l’industrie de l’information, afin de rémunérer les éditeurs de presse pour la reprise de leurs contenus via Facebook News. Quant à Google, il a joué plus subtilement sa partie, sans menacer le gouvernement. Il a signé un accord de trois ans avec le Groupe Newscorp de Murdoch, présent en Australie, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis qui l’oblige à rétribuer le groupe de presse pour la diffusion de contenus, notamment via la publicité en ligne, les abonnements numériques et via YouTube.

Le projet de loi initial du gouvernement australien reposait sur l’exigence d’un juste partage des recettes publicitaires de Facebook et de Google en cas de diffusion des contenus de médias, sur l’obligation de négocier avec ces fournisseurs, et sur le recours obligatoire à un arbitrage indépendant, en cas de désaccord. Le texte était destiné à sauver un secteur de la presse exsangue, du fait de la raréfaction des revenus publicitaires aspirés par Facebook et Google. La pandémie a accentué le recours au numérique pour s’informer, rendant ainsi la presse très dépendante des plateformes. Il s’agissait d’imposer un partage d’une partie des recettes publicitaires mais aussi des données dont ils disposent sur leur diffusion. Dans l’esprit du législateur, l’accès aux données devait fournir aux éditeurs une vision plus claire de leurs pertes d’audience au profit des plates-formes au cours de ces dernières années. Mais les plateformes ne sont pas partageuses. Et l’accès aux données est jalousement protégé.

Pour Scott Morrison, le Premier ministre australien, « ces actions ne feront que confirmer les inquiétudes exprimées par un nombre croissant de pays sur le comportement des entreprises BigTech qui pensent être plus grandes que les gouvernements et que les règles ne devraient pas s’appliquer à elles ». Mais ces pays n’ont pas été nombreux à se montrer solidaires de l’Australie, en dehors du Canada. Et les Européens ne se sont pas précipités pour défendre ce pays. Dans une tribune publiée dans le Monde, Jean-Marie Cavada, ex-journaliste et ex-député européen, déplore le silence des vingt-sept et de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Seul, Thierry Breton, commissaire en charge du Numérique, a exprimé son soutien à Canberra.

Facebook a fait, si tant est qu’il en avait besoin, une démonstration de sa puissance et de son absence de scrupules. Il s’agit d’un avertissement qu’il faut prendre au sérieux. Le 16 décembre 2020, la Commission européenne a rendu publique une proposition duale de réglementation, le Digital Services Act et le Digital Markets Act (voir l’interview d’Anne Cousin et de Jean-Mathieu Cot), destinée entre autres à contenir la puissance des Gafa. La guerre ne fait que commencer et elle risque d’être violente.